«C’est
fou le temps que je mets à fignoler une phrase, à trouver le mot juste, à
reprendre mon texte jusqu’à ce qu’il reflète le plus précisément possible ma
pensée. Je tranche, je reprends, je peaufine, je rature, j’élimine, je rajoute,
je déplace, je doute, je consulte, j’abandonne, je reviens.» ― Sophie-Luce
Morin
La grande question :
pourquoi écrivez-vous ?
D’emblée,
j’aurais envie de vous dire que j’écris parce que « travailler, c’est trop
dur ».
Bien que vraie, cette réponse pourrait cependant être mal interprétée. Surtout,
elle ne rendrait pas justice à mon parcours parsemé de doutes et de quelques
plusieurs embûches.
Je
crois que mon désir d’écrire a commencé par une attirance profonde pour les
livres. Je me rappelle la fascination que les dictionnaires et les
encyclopédies exerçaient sur moi, alors que je n’étais âgée que de trois ans et
que ne savais pas encore lire. J’aimais l’odeur de l’encre, la texture et le
froissement du papier quand je tournais les pages. J’aimais les livres, comme
les petites filles aiment les poupées, en général.
Ensuite,
il y a eu ma rencontre avec Kim Yaroshevskaya, alias
Fanfreluche,
lors d’un souper chez une amie. J’avais huit ans. Les gens de ma génération se
souviennent sûrement de cette série mettant en scène la poupée Fanfreluche, qui
racontait des contes et des légendes aux enfants. Quand elle jugeait que
« ce qui arrivait dans l’histoire n’était pas très juste »,
elle entrait dans le livre pour en changer l’issue.
Je
ne saurais exprimer à quel point ces quelques heures passées aux côtés de mon
idole ont été déterminantes dans ma vie. Après cette rencontre, Fanfreluche n’était
plus une simple poupée que je pouvais regarder à la télé, mais une humaine
investie du pouvoir de changer le cours de l’histoire, quand « ce qui
arrivait n’était pas très juste ». Je me suis dit que si Fanfreluche
pouvait réaliser ce tour de force, pourquoi pas moi ? J’ai donc traversé
mon enfance et une grande partie de ma vie de jeune adulte avec cette idée que
je pouvais changer le monde, et celle, inconsciente, que le bonheur était logé
entre les deux oreilles. C’est malheureux
que mes belles certitudes m’aient abandonnée sur le bord du chemin pendant
quelques années, mais ça, c’est une autre histoire…
J’ai
exploré d’autres domaines avant de me lancer dans des études universitaires en
littérature : musique, théâtre, animation radiotélévision, dessin de mode,
horticulture et psychologie. J’ai même songé à faire des études en droit.
Toute
ma vie, j’ai vécu des déchirements relativement à cette sempiternelle
question : mais qu’est-ce que je vais bien faire quand je vais être grande ?
Encore aujourd’hui, je suis envahie de tristesse quand je songe au nombre
incalculable de possibilités qui s’offrent à moi en regard de la durée de
l’existence…
Puis,
un jour, une petite lumière a jailli : pourquoi me restreindre ?
Pourquoi ne pas vivre toutes les expériences dont je rêvai par l’intermédiaire
de mes personnages ? Grâce à la fiction, je pouvais me tailler une vie sur
mesure, à la hauteur de mes aspirations.
C’est
ainsi que j’ai repris mes études universitaires depuis le début. Je me suis
rendue jusqu’au doctorat, que j’espère bien terminer un jour.
Sans
doute comprenez-vous mieux, maintenant, la réponse que je vous ai donnée
d’emblée : j’écris parce que cette activité me procure tant de joie que je
n’ai pas l’impression de travailler.
Quelles sont vos thématiques
préférées ?
Les
relations humaines et celle entre les hommes et la nature. La santé mentale,
les inégalités sociales et les sévices que l’on fait subir aux femmes et aux
enfants m’interpellent également. Enfin, la question du français au Québec me préoccupe
au plus haut point.
Quel est l’objectif que vous
tentez d’atteindre en travaillant un texte ?
J’espère
en arriver à faire vivre des émotions au lecteur : le faire rire, le faire
pleurer ou ébranler ses certitudes. Ultimement, je trouve beaucoup de
valorisation à aider les gens – ou à croire que je les aide. J’aime qu’un
lecteur me confie qu’il a trouvé du réconfort dans mes écrits ou qu’il y a
puisé une source quelconque d’inspiration. C’est le plus beau compliment que
l’on puisse me faire.
Avez-vous une obsession liée
à l’écriture ?
Je
voudrais que mes textes soient parfaits, tout en sachant que c’est une quête
vaine. Cela ne m’empêche aucunement de les retoucher, tant que cela m’est
permis de le faire, au grand dam de mes éditeurs. Je n’ai jamais publié quoi
que ce soit que je ne retoucherais pas. Voilà pourquoi j’ai pris la décision de
me tenir loin de mes écrits une fois qu’ils sortent de chez l’imprimeur !
Vous arrive-t-il de
procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture ?
J’ai
une hyperactive qui sommeille au fond de moi. Je n’arrête pas, pour ainsi dire.
Pour moi, relaxer, c’est faire autre chose. Si l’inspiration n’est pas au
rendez-vous, je la provoque en m’activant.
Quels sont les écrivains qui
vous ont influencé(e), ou vous influencent encore beaucoup aujourd’hui ?
J’imagine
que ceux qu’on aime nous influencent… Voici donc une liste non exhaustive de
mes préférés : Zola, Balzac, Flaubert, Stendhal. Donna Tartt, Paul Auster,
Raymond Carver. Réjean Ducharme, Michel Tremblay, René Lapierre. Joaquim Machado de Assis, Jorge Amado, Oswaldo França Junior. Nina Berberova. Maryse
Condé. Kundera. Boris Vian. Enfin, j’aime beaucoup la littérature japonaise,
que je commence à peine à découvrir.
Quel est le moteur de votre
inspiration ?
Comme
la plupart des créateurs, mon inspiration trouve sa source dans ce qui m’émeut :
un livre, une musique, les paroles d’une chanson, un film, l’intensité du rose
d’une variété de lys, l’odeur d’un plat qui mijote, le sourire d’un enfant, une
scène dont je suis témoin, une histoire qu’on me raconte, mes enfants, les petites
attentions de mon héros, un souvenir… tant de choses m’attendrissent ! Et,
parmi elles, il y a la nature. Je peux passer des heures à errer dans mon
jardin ou à le contempler par la fenêtre, tout en travaillant. C’est d’ailleurs
la dernière chose que je fais avant de me lettre au lit : regarder dehors.
Ce sont des moments de pur émerveillement et de bonheur très intense dont je ne
me lasse pas. Une telle splendeur me fait prendre conscience de la force de la
vie en même temps que de sa fragilité. Et, surtout, du temps qui est compté. Il
me semble que plus on prend conscience de sa finitude, moins on laisse le malheur
nous gruger.
Vous arrive-t-il de vous
relire et de trouver cela mauvais ?
Très
souvent ! C’est fou le temps que je mets à fignoler une phrase, à trouver
le mot juste, à reprendre mon texte jusqu’à qu’il reflète le plus précisément
possible ma pensée. Je tranche, je reprends, je peaufine, je rature, j’élimine,
je rajoute, je déplace, je doute, je consulte, j’abandonne, je reviens. Et puis,
comme par magie, le texte se met en
place. Ce moment-là en est un de grâce, qui me fait oublier tout le reste.
Croyez-vous plus au talent
ou à la technique ?
Je
crois à la passion. C’est la passion qui nous pousse au dépassement, à donner
et à se donner sans compter, et pas seulement en écriture.
Acceptez-vous que quelqu’un
lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif ?
Sans
dire que j’aime qu’on lise par-dessus mon épaule, je préfère de loin recevoir
des avis de personnes choisies au fur et à mesure que l’histoire avance plutôt que
d’écrire mon roman toute seule dans mon coin. Cela me permet d’évaluer la
réception de mes textes et de les ajuster en conséquence : accentuer une
blague, en éliminer une autre que je suis la seule à trouver drôle, expliquer
davantage ou autrement une scène ou la jeter à la corbeille. Et Dieu merci, travailler
ainsi est rendu tellement facile, aujourd’hui, grâce à l’Internet !
Acceptez-vous de retoucher
votre texte à la demande d’un éditeur ?
Oui,
si je juge que les suggestions proposées vont l’améliorer, l’amener plus loin,
peut-être même là où je n’avais pas envisagé d’aller.
Une part de votre écriture
est-elle autofictive ?
J’écris
à partir de moi, de mes expériences, de mes valeurs, de mes intérêts, de mes
aspirations, d’un lieu, d’une époque, etc. En ce sens, je suis partout dans mes
textes. Mais, toujours, « je est un autre », pour reprendre Rimbaud.
Planifiez-vous votre
écriture ou si vous vous laissez porter par elle ?
Je
dirais que c’est un mélange des deux. Je rédige d’abord un synopsis, que je
découpe en séquences. Ce travail me permet de voir si mon histoire tient ou non
la route. Ce qui compte, surtout, c’est de déterminer le début et la fin de
l’histoire avant de commencer à l’écrire : cela évite d’écrire pour rien
(écrire pour quelque chose est déjà assez fatigant, alors...) En parallèle, j’élabore
une galerie de personnages, qui vont aider (ou nuire !) à la quête de mon
héros. En général, j’effectue également beaucoup de recherche pour broder mes
univers et les rendre crédibles.
Quelle est l’ambiance de
travail dont vous avez besoin pour vous plonger dans l’écriture ?
Honnêtement,
écrire me tue, ah ah ! Pour moi, nettoyer le jardin, tondre le gazon,
faire le grand ménage, cuisiner pendant de longues heures, ce n’est rien
comparé à rester vissée pendant cinq à sept heures devant un écran à s’user les
yeux et les méninges. En somme, ce que j’aime de l’écriture, ce n’est pas
d’écrire, mais ce qui résulte de cet exercice, à ce moment précis où il ne me reste
qu’à polir les pépites ramassées en chemin. C’est comme le gymnase : je
déteste m’entraîner. Et pour m’y rendre, je dois rester concentrée sur les
sensations de bien-être qui m’envahiront une fois la séance terminée. Je sais que
je vais me trouver belle et invincible, alors que je me trouvais moche soixante
minutes plus tôt.
Nancy
Huston et d’autres écrivaines ont comparé la création littéraire à la
grossesse. Je trouve cette analogie assez juste. Comme l’écriture, la grossesse
s’accompagne souvent de plusieurs désagréments : maux de cœur et
d’estomac, gonflements, fatigue, troubles du sommeil, angoisses, attentes, sans
parler des douleurs de l’accouchement. Mais une fois qu’on tient son bébé dans
ses bras, on oublie tout, et on recommence. Écrire, c’est pareil. Pour rendre l’exercice
le plus facilitant et le plus agréable possible, j’ai mis en place diverses
stratégies. La première consiste à me garder en forme et à bien me nourrir. Cela
m’aide à rester concentrée à la tâche : l’hyperactive en moi est très
coriace. Côté environnement et ambiance, je suis choyée. La pièce où j’écris
est munie de grandes fenêtres et d’un petit balcon qui donne sur le jardin. Il
y a des livres, de la musique et des chandelles, quelques toiles réalisées par
ma mère et des canapés confortables pour faire la lecture (mais je m’en sers
surtout pour y déposer mes altères, ah ah ! )
Éprouvez-vous parfois des
pannes d’inspiration ?
Mon
principal problème n’est pas le manque d’inspiration, mais une difficulté à
rester concentrée sur un projet et à le mener sans me laisser distraire pas les
autres idées qui accaparent mon esprit. J’ai tendance à m’éparpiller.
Lorsque vous travaillez un
texte, et que vous en faites relecture, après le premier jet, tranchez-vous
généralement dans le texte, à cette étape du travail, ou si, au contraire, vous
avez tendance à en rajouter pour préciser, mieux camper les atmosphères, etc. ?
Contrairement
à plusieurs, je n’écris pas de premier jet. Pour moi, cette manière de faire constitue
une perte de temps. J’y vais donc un chapitre à la fois, que je m’applique à
écrire le plus parfaitement possible. Le lendemain, je commence toujours ma
journée en relisant ce que j’ai écrit la veille. La plupart du temps, je tranche,
je précise, je creuse, encore et encore. C’est ainsi que les chapitres de mon
synopsis se modifient, en gardant toujours ma fin en tête. Si cette dernière se
modifie bien un peu en cours d’écriture, il est rare qu’elle change
suffisamment pour que je sois obligée de reprendre le manuscrit depuis le
début.
Lorsque vous terminez
l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du
prochain ?
J’alterne
entre l’écriture pour la jeunesse et l’écriture non fictionnelle pour ne pas
m’essouffler.
Quel est le point commun,
selon vous, de tous vos écrits ?
Moi !
Ils sont écrits par moi, ah ah !
Quel est l’aspect qui vous
semble le plus important à travailler dans un texte ?
Dans
un texte, aucun aspect ne doit être privilégié au détriment des autres. Chaque
scène, chaque dialogue, chaque réplique sert à faire avancer efficacement l’intrigue.
D’une part, leur rôle est d’informer le lecteur sur les secrets, les valeurs, les
intentions, les motivations, etc. des protagonistes. D’autre part, les indices
semés ici et là à travers le récit ont pour fonction de permettre au lecteur
d’appréhender le dénouement. La longueur des phrases et la ponctuation ont également
un rôle très important à jouer, car elles permettent au lecteur d’entendre la musicalité
du texte.
Écrivez-vous dans la douleur
ou dans la joie ?
À
mes débuts, j’écrivais dans la douleur. Je carburais littéralement au désespoir
quand j’ai écrit Écris-moi en bleu. Il
s’avère que créer dans de tels contextes a des impacts sur la santé, physique
et mentale. On ne peut pas être dépressive de huit heures à quatre heures et servir
la collation à ses enfants avec le sourire quand ils rentrent de l’école et être
attentive à eux jusqu’à ce qu’ils se mettent au lit. Moi, j’étais une mère.
Avant tout, j’étais une mère. L’écriture, qui était censée être salvatrice, me
détruisait. Après Écris-moi en bleu,
j’ai laissé tomber l’écriture romanesque et me suis jetée dans l’écriture
scénaristique, qui est un genre vis-à-vis duquel je trouve plus facile de
prendre mes distances. C’est de cette manière que j’ai appris à ne plus me
laisser engloutir par les exigences du travail de création. Margaret Atwood et
Nancy Houston m’ont beaucoup inspirée en ce sens. Ces deux écrivaines ont jeté
un éclairage nouveau, plus maternel, je dirais, sur la conception jusqu’alors assez
masculine de la genèse des œuvres littéraires. Toutes deux ont prouvé qu’il
était possible d’écrire dans la sérénité et de mener une vie riche entourée
d’un mari et d’enfants. C’est ainsi qu’aujourd’hui, j’écris dans la joie. Et que
même si je trouve encore certains aspects de la création exigeants, c’est dans
la plénitude, le bonheur et la sérénité que j’accomplis ce travail – et que je
m’accomplis, par le fait même…
Êtes-vous sensible à la
critique que l’on fait de vos écrits ?
Bien
sûr. À cet égard, j’ai appris à tempérer mes émotions. Je ne m’emporte plus de
joie devant une bonne critique, pas plus que je ne m’effondre devant une moins
bonne. Mon bonheur, je le puise dans les lettres que m’envoient mes lecteurs,
dans lesquelles ils me confient à quel point ils ont été émus par certains
passages que j’ai écrits. Mon bonheur, je le trouve aussi dans le regard rempli
d’étincelles d’une petite fille qui se plante devant mon kiosque au Salon du
livre, impatiente que je lui dédicace le plus récent tome de ma série Petaluda. C’est pour eux et pour ça que
j’écris. Pas pour la critique.
Y a-t-il des manuscrits qui
dorment dans vos tiroirs ? Pourquoi les y
laissez-vous ?
Oui,
il y en a plusieurs. Certains ne sont pas achevés, parce que le sujet me touche
encore trop. Je ne les terminerai peut-être jamais. Pour les autres, soit je ne
les ai pas encore présentés, parce que je juge que le moment n’est pas venu [et
que le moment ne viendra peut-être jamais], soit ils mettent plus de temps à
trouver leur éditeur. C’est ainsi, et je ne m’en offusque plus.
Complétez à votre guise l’énoncé
suivant :
« Écrire,
c’est aimer. » Je l’ai déjà dit, dans Écris-moi
en bleu, et ça n’a pas changé !
À quoi reconnaît-on, selon
vous, un grand écrivain ?
Je
l’ai aperçue dans la rue, l’autre jour. Elle faisait à peine 5’2… J
Lorsque vous êtes en
processus d’écriture, lisez-vous d’autres auteurs sur le sujet qui vous
préoccupe ?
Toujours, et le plus possible. Les grands compositeurs, comme Bach, ont recopié
les œuvres de leurs prédécesseurs pendant des années pour perfectionner leur
art. Une fois la notoriété atteinte, ils ont continué d’étudier les
compositions de leurs pairs pour les dépasser. Je trouve cette manière
d’aborder le travail d’écriture inspirante.
Merci Sophie-Luce pour cette entrevue !