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lundi 1 décembre 2014

Entrevue avec Mélikah Abdelmoumen

Mélikah Abdelmoumen (crédits Mathieu Rivard)« Avec l’expérience j’ai appris que le plus souvent, plutôt que de culpabiliser dans ces moments de procrastination, il fallait que je les accepte, que je les laisse advenir, car ils sont aussi le signe que quelque chose a besoin de mûrir. » ― Mélikah Abdelmoumen

Mélikah Abdelmoumen est née au Québec en 1972 et vit en France depuis 2005. Elle est l’auteure de nombreux articles et nouvelles et de plusieurs romans, dont Chair d’assaut (1999, Prix de la première œuvre du Salon du livre du Saguenay), Alia (2006, finaliste au Prix Littéraire des Collégiens du Québec) et Victoria et le Vagabond (2008). Elle a également publié un essai tiré de sa thèse, L’École des lectrices : Doubrovsky et la dialectique de l’écrivain, aux Presses Universitaires de Lyon en 2011. A l'automne 2013 paraissent Les Désastrées, roman, chez VLB Éditeur (Québec) et Adèle et Lee, un "nanonoir", aux Éditions Emoticourt (France). Elle tient depuis deux ans un blog relatant son engagement auprès de familles roms sans-abri de la région lyonnaise.

La grande question : pourquoi écrivez-vous?
La réponse est assez simple : parce que je ne peux pas ne pas écrire! C’est un réflexe que j’ai depuis toute jeune, de passer à l’acte (d’écrire) lorsque je vois ou que je traverse des choses significatives, choquantes, bouleversantes. Plus récemment s’est ajouté le désir de témoigner de certaines réalités sociales qui me semblent inacceptables ou injustes… Je suis peut-être bien en train de devenir une « auteure engagée », en ce sens que j’ai entrepris de m’impliquer socialement dans ma vie de tous les jours et de compléter cela par un travail d’écriture (notamment via un blogue que je suis en train de transformer en livre-témoignage, ainsi qu’un projet de roman noir à tendance assez sociale). Il m’a vite semblé évident que je devais rendre mon « métier » utile à mon engagement… ou au moins que l’écriture le complète et l’appuie, à côté d’autres types de projets… Évidemment je ne prétends pas que tout auteur ou tout projet d’écriture doive être « militant » ou « social ». L’engagement de l’écrivain peut aussi être strictement esthétique, cela va de soi, et peut donner lieu à des œuvres majeures, incontournables!

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture?
Oui, bien sûr! Et avec l’expérience j’ai appris que le plus souvent, plutôt que de culpabiliser dans ces moments de procrastination, il fallait que je les accepte, que je les laisse advenir, car ils sont aussi le signe que quelque chose a besoin de mûrir. Alors désormais, au lieu de paniquer et de perdre encore plus de temps, j’accepte de me dire que ces périodes d’improductivité sont soit indicatrices qu’un temps de repos est nécessaire pour mieux « repartir », ou qu’elles signalent le besoin de me nourrir (de lire, d’écouter de la musique, de regarder des films ou une série télé), de m’abreuver d’œuvres qui seront sources d’inspiration ou de motivation, qui me fouetteront et me  galvaniseront.

Quels sont les écrivains qui vous ont influencé(e), ou vous influencent encore beaucoup aujourd’hui?
Ils sont presque trop nombreux pour que je les nomme sans en oublier plusieurs, mais comme ça, les premiers qui me viennent à l’esprit : Hubert Aquin, Joyce Carol Oates, Bret Easton Ellis, James Ellroy, Edwy Plenel, George Orwell, Georges Perec, Serge Doubrovsky, Jane Austen, Catherine Mavrikakis, Anne Hébert, Marcel Proust, Balzac, Zola, George Sand, Hermann Melville, Kurt Vonnegut Jr., Hervé Guibert, Robert Musil, Nelly Arcan…

Vous arrive-t-il de vous relire et de trouver cela mauvais?
Oh, que oui! Le contraire serait un peu suspect, non? Héhé…

Acceptez-vous que quelqu’un lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif?
Bien sûr! J’ai même quelques lecteurs préférés (pas forcément parce qu’ils aiment tout ce que j’écris, bien sûr, mais pour l’acuité de leur regard et leur grande franchise) à qui je demande leur avis en cours de route. Cela me permet de faire le point, de voir si et comment le manuscrit fonctionne, ce qu’il lui faudrait pour aller plus loin, pour aller au bout de son potentiel… si tant est qu’il en ait!

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?
Toujours. Le contact avec un bon éditeur, qui sache vous aider à prendre du recul, et à trouver ce qu’il reste à faire pour pousser votre texte au maximum de ses potentialités, est l’une des choses les plus précieuses. Il faut apprendre à savoir faire le tri, parmi les suggestions de l’éditeur, entre celles qui nous semblent à appliquer telles quelles, celles qui tombent juste mais qui proposent une solution qui peut-être ressemble davantage à l’éditeur qu’à soi-même, faire des contrepropositions, discuter… Bref, trouver un équilibre. Mais en général, entre un auteur et un éditeur de bonne volonté, tous deux préoccupés davantage par la qualité du texte que par des questions d’ego, cet équilibre se trouve aisément, et le retravail peut vraiment amener le livre plus loin qu’on l’aurait jamais amené seul.

Une part de votre écriture est-elle autofictive?
J’ai passé beaucoup, beaucoup d’années à étudier l’autofiction (dans le cadre d’une thèse, notamment), qui est une forme littéraire que j’apprécie beaucoup et dont je pense que contrairement à la croyance populaire, elle peut être tout sauf fermée sur son auteur ou bêtement narcissique… mais je m’écarte de la question! Pour tout dire, je suis persuadée qu’il y a une part de moi-même dans mes œuvres les plus apparemment fictives, comme il y a une part d’inconnu et d’imagination même dans celles qui ressemblent le plus à du témoignage ou à de l’écriture du moi… Peut-être, d’ailleurs, est-ce le cas pour tous les écrivains du monde...

Lorsque vous terminez l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du prochain?
Non, il me faut un peu de temps, en général… Plusieurs mois, pour sortir du livre terminé, faire de la place pour le suivant, pour que l’idée du suivant advienne… et j’ai souvent entre deux livres ce que j’appelle des phases éponge, où je consomme boulimiquement musique, livres, séries-télé, cinéma, etc., et où tout cela me nourrit, prépare le terrain et le terreau pour un autre projet.

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits?
Oui, souvent. Quand on me les signale, en tout cas. À une époque, c’était une grande source d’angoisse. Aujourd’hui, j’essaie de vivre cela plus sereinement en me disant trois choses :
  1. J’ai sans doute quelque chose à retenir ou à apprendre de toute critique sérieuse et conséquente qui ait été faite d’un de mes livres, que ce soit au plan personnel ou en matière de travail d’écriture, que la critique soit positive ou négative.
  2. Le critique est un lecteur comme les autres (enfin, avec idéalement des compétences particulières). Il est un individu qui est allé à la rencontre de votre livre, et qui en rend compte selon sa sensibilité, ses connaissances, sa « lunette ». Il ne détient pas la Vérité Absolue (qui de toute manière n’existe pas en littérature) mais il porte sur le livre qu’il critique un regard qui vaut la peine d’être considéré : celui d’un individu doté d’une sensibilité littéraire prononcée, une passion pour la littérature (puisqu’il a choisi d’en faire métier), qui possède des compétences de lecteur particulières, et qui, depuis sa position propre et unique, parle du travail que vous avez fait.
  3. Il y a de moins en moins d’espace pour la véritable critique dans les médias, la place qu’elle occupe se réduit comme peau de chagrin, alors lorsqu’un journaliste ou un critique se penche sur un de mes ouvrages, que son opinion soit positive ou négative, j’essaie de me souvenir que je suis privilégiée… Cette rencontre virtuelle avec le critique, qui est déjà un phénomène passionnant en soi (même si elle est conflictuelle ou difficile!), peut de plus donner lieu à des rencontres virtuelles avec des lecteurs qu’autrement, je n’aurais jamais eus. Et ça, c’est précieux.
Lorsque vous êtes en processus d’écriture, lisez-vous d’autres auteurs sur le sujet qui vous préoccupe?
Oui! Je lis, mais je regarde aussi des films et séries télé, j’écoute de la musique, etc., pendant les périodes d’écriture. Tout ce que je découvre, vois, entends, lis (que ce soit dans le domaine de la fiction ou pas) nourrit le travail en chantier, et peut parfois même l’infléchir… Une chanson de Trent Reznor, par exemple, a complètement bouleversé le cours de mon roman Les Désastrées parce que j’écoutais et faisais des recherches sur Nine Inch Nails à un moment précis de la rédaction. Le plan de la suite et le destin de certains personnages clefs s’en sont trouvés complètement chamboulés!

Le site web de l’auteure:  melikahabdelmoumen.blogspot.fr 

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