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mercredi 15 janvier 2014

Entrevue avec Marie Hélène Poitras

Marie Hélène Poitras (Crédit photo : Maxyme G. Delisle)
« Il faut faire très attention aux gens à qui on fait lire notre manuscrit, même si on en a vraiment le goût! Et si on travaille avec des premiers lecteurs, il faut savoir pourquoi on choisit de faire affaire avec eux, précisément.» — Marie Hélène Poitras

La grande question : pourquoi écrivez-vous?
Parce que tant de belles et grandes choses ne trouvent pas leur place dans les conversations du quotidien. Parce que c’est en écrivant que je peux communiquer l’intensité de la vie telle que je le ressens et non en parlant – je n’aime pas tant que ça parler. Parce que de grandes œuvres – tant littéraires, musicales que picturales – ont ouvert un espace en moi, m’ont propulsée dans l’écriture. Parce que bien souvent, je ne comprends les choses qui me dépassent qu’après avoir écrit sur elles. Écrire me permet de trouver des repères; les mots sont des complices et donnent du sens à ma vie. Sans écriture, je deviens aussi désorientée que le coureur à qui on coupe les jambes. L’écriture est l’une des choses les plus précieuses que je possède et le plus beau dans tout ça, c’est que personne ne peut me l’enlever. Avant toute chose, cela se passe entre moi et moi. Ensuite, l’écriture devient un mouvement vers l’autre et une manière de me relier au monde.

Quelles sont vos thématiques préférées?
J’en ai une et elle est inépuisable : le désir, sous toutes ses formes. Chez moi, tout part de là.

Quel est l’objectif que vous tentez d’atteindre en travaillant un texte?
Mon but est que le fond et la forme soient aussi achevés l’un que l’autre. J’aime les histoires : les raconter, les recueillir… Mais sans le style et la voix de l’écrivain, elles perdent à mes yeux une partie de leur impact. J’essaie de tendre vers cet équilibre. Je ne cherche pas à charmer.

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture?
Oui, la faute à Facebook.

Quels sont les écrivains qui vous ont influencé(e), ou vous influencent encore beaucoup aujourd’hui?
Anne Hébert et Raymond Carver. La première m’a enseigné ce dont je parle à la question 3. C’est mon modèle. Elle ne publiait pas à un rythme fou et respectait l’exigence de l’écriture. En lisant Raymond Carver j’ai compris comment je voulais ficeler mes histoires et j’ai appris à me libérer de l’emprise de la chute. Il y a une économie de mots et de moyens dans son style qui n’enlève rien à la force de frappe de ses nouvelles. C’est ma racine américaine. Cormac McCarthy m’a beaucoup nourrie durant l’écriture de Griffintown. Je n’avais encore jamais lu de western et j’ai compris une chose importante : dans les films western, le lyrisme passe en partie par la musique. En littérature, c’est la musique de la langue et un style imagé, poétique, soutenu, qui introduit le lyrisme inhérent au genre. Mon éditeur a parlé de mon style « fleuri-brutal »!

Que pensez-vous de la liberté de l’écrivain?
Dans l’écriture je suis souveraine. Mes projets ne sont pas tributaires d’un budget qui me permet de tourner – ou pas – certaines scènes dans les endroits de mon choix, en hiver ou à l’été en intérieur ou à l’extérieur. En même temps, l’écriture est d’une grande exigence. Elle demande du temps et beaucoup d’application. Je ne la prends pas à la légère et je dépends, d’une certaine manière, d’elle.

Vous arrive-t-il de vous relire et de trouver cela mauvais?
Je me relis lorsque je suis en réécriture, mais je suis trop collée au texte pour pouvoir l’évaluer… Quant à relire ce que j’ai écrit des années auparavant : j’en suis incapable. Pour moi, c’est comme se regarder dans le miroir et se demander si on est beau ou pas. On voit seulement les petits défauts, l’ensemble de l’œuvre nous échappe… Par contre, il m’est déjà arrivé de me détourner d’un roman à la 80ième page parce qu’il ne m’emballait pas. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais j’ai fini par l’abandonner.

Acceptez-vous que quelqu’un lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif?
Oui, mais pas n’importe qui. Mon éditeur et deux premiers lecteurs, toujours les mêmes. Si l’un deux fait un commentaire et que je ne suis pas certaine de vouloir intégrer sa proposition, j’attends de voir si les autres relèveront la même chose. Leur attention n’est pas placée au même endroit que la mienne et ils s’attardent tous les trois à des niveaux de lecture différents. Ils sont précieux. Note aux lecteurs du Pigeon décoiffé : il faut faire très attention aux gens à qui on fait lire notre manuscrit, même si on en a vraiment le goût! Et si on travaille avec des premiers lecteurs, il faut savoir pourquoi on choisit de faire affaire avec eux, précisément.

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?

Si je soumettais un manuscrit à un éditeur et qu’il ne me proposait aucune modification, je me méfierais… Par contre, attention. Maintenant que j’ai une dizaine d’années d’écriture dans le corps, je sais évaluer la pertinence d’une proposition et surtout, je sais si dans ma perspective la proposition fonctionne ou pas. L’auteur est celui qui a autorité sur le texte, il ne faut pas l’oublier… sans non plus devenir trop rigide. Et se souvenir que personne n’a la vérité infuse; d’un éditeur à l’autre, les propositions varient. Ne pas perdre de vue son instinct.

Quelle est l’ambiance de travail dont vous avez besoin pour vous plonger dans l’écriture?
Calme et solitude, mais surtout : pouvoir travailler avec une certaine discipline. C’est à la fois difficile et la manière la plus efficace de fonctionner pour moi. Il faut qu’idéalement, je puisse écrire au moins 4 matinées dans ma semaine et que je dispose de plusieurs semaines en ligne. Sinon, c’est là que peuvent survenir des ruptures de ton et bris dans l’histoire.

Éprouvez-vous parfois des pannes d’inspiration?
Non, j’ai toujours une histoire en tête. Il faut trouver l’angle, la perspective et la narration. Le positionnement dans l’écriture est capital sinon on avance sur un sol vaseux. C’est en cherchant ça que je danse et patine un peu devant l’écran.

Écrivez-vous dans la douleur ou dans la joie?
Dans une fébrilité inconfortable qui me rend survoltée.

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits?
Oui, mais j’en prends et j’en laisse. C’est assez rare qu’une critique m’aide dans mon travail. Celles qui y arrivent sont précieuses. J’ai été moi-même critique (en musique) alors je sais qu’il s’agit de la réaction d’une seule personne, qui n’est pas Dieu. J’attends d’un critique qu’il ait un gros bagage de lecture et qu’il aille au-delà de ses goûts personnels. Je n’aime pas beaucoup lire les recensions de mes livres. Je les lis très vite et les oublie aussitôt, surtout celles qui sont positives étrangement. Plusieurs m’apparaissent incomplètes… On nous dit qu’il faut se composer une carapace; or on est de grands sensibles et c’est pour cette raison que l’on écrit! Les critiques ont droit à leur opinion… On peut aussi se permettre d’être critique envers la critique!

À quoi reconnaît-on, selon vous, un grand écrivain?
On a l’impression, à le lire, de mieux comprendre le monde, de le voir et de l’appréhender avec une nouvelle intensité. Les grands écrivains mettent de doigt sur quelque chose de vrai. Même dans des écrits d’horreur ou fantastiques. Et dans leurs livres, la langue, le style, l’écriture épouse l’histoire dans une sorte de logique créative de l’œuvre.

Lorsque vous êtes en processus d’écriture, lisez-vous d’autres auteurs sur le sujet qui vous préoccupe?
Oui, l’étape de la recherche est fondamentale pour moi. Et lire ceux qui ont écrit sur le sujet qui m’allume me permet de me positionner, de mieux délimiter le territoire dans lequel j’irai jouer et de ne pas répéter ce qui a déjà été fait. Cela dans le but de l’investir avec mes propres repères et ma petite musique à moi.

Merci Marie Hélène d'avoir répondu aux questions du Pigeon décoiffé!

Pour en savoir un peu plus sur l'auteure :
http://www.editionsalto.com/fiche.php?no_livre=650

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