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jeudi 15 mai 2014

Entrevue avec India Desjardins

India Desjardins (crédit photo Patrick Lemay)
«Je crois que ça prend un certain talent pour écrire. Mais je crois aussi en la technique. Une structure narrative, un vocabulaire. De toute façon, une fois qu’on possède la technique, on peut s’amuser avec. Mais c’est important de la connaître.» — India Desjardins

La grande question : pourquoi écrivez-vous?
J’ai longtemps répondu à cette question de façon imprécise, que j’écrivais parce que c’était naturel chez moi, et que je le faisais depuis toujours sans même y penser, sans savoir que je voudrais en faire un métier. Mais j’ai trouvé la vraie réponse lors de mon voyage en Haïti, aux rencontres du Québec en Haïti. Je me promenais dans les rues cahoteuses de Port-au-Prince avec l’auteur Gary Victor qui m’a dit : «Tu vois India, en Haïti, tout le monde écrit. Le quotidien est si difficile que c’est notre seule évasion.» J’ai compris que l’écriture est une évasion par l’imaginaire. Et que, bien que je n’aurai jamais un quotidien aussi difficile que celui des haïtiens, l’imaginaire est mon évasion aussi. J’ajouterais que c’est autant une évasion, qu’une façon de foncer dans le cœur d’un sujet qui me touche.

À quel moment avez-vous commencé à écrire, et pour quelles raisons avez-vous commencé à le faire?
Je crois que j’ai toujours écrit, même sans savoir écrire. Petite, mes parents me racontaient des histoires et je les trouvais trop courtes ou je n’aimais pas la fin. Si bien que je la poursuivais dans ma tête. Parfois, aujourd’hui, je revois des films ou je relis des histoires de l’époque et l’histoire est très différente de mon souvenir! Je me souviens qu’à huit ans, j’ai commencé à écrire des «romans». Je dessinais une page couverture et j’y racontais les aventures d’une petite fille. C’était toujours une petite fille timide qui se faisait un ami imaginaire. Hum… Vous comprenez pourquoi j’ai tout compris en Haïti? ;)

Quelles sont vos thématiques préférées?
La féminité, les secrets intimes, le quotidien et la solitude.

Quel est l’objectif que vous tentez d’atteindre en travaillant un texte?
Pour moi, il est important de parler de quelque chose qui me touche à travers une histoire qui ne sera pas hermétique. Je cherche aussi l’authenticité.

À quoi correspond, selon vous, le rôle social de l’écrivain?
On en parlait l’autre jour avec des amis écrivains. Tout a commencé par une conversation sur nos doutes sur l’utilité de notre travail comparé à celui de médecins, qui sauvent des vies. Et puis, on a commencé à se confier certaines choses que les lecteurs peuvent nous dire. Et nous avons conclu que parfois, nous pouvons servir à mettre des mots sur des sentiments. Ce n’est pas grand chose, mais parfois, ça peut être utile.

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture?
Toujours! Je réponds d’ailleurs à ce questionnaire en guise de procrastination de mon travail! ;) Je pense que c’est important d’être discipliné. Mais parfois, on est devant notre ordinateur, rien ne sort et si on va prendre une marche, notre douche, qu’on commence à faire autre chose, les idées viennent et à ce moment, il faut laisser tomber notre activité de procrastination pour se plonger dans le travail.

Croyez-vous plus au talent ou à la technique?
Les deux. Je crois que ça prend un certain talent pour écrire. Mais je crois aussi en la technique. Une structure narrative, un vocabulaire. De toute façon, une fois qu’on possède la technique, on peut s’amuser avec. Mais c’est important de la connaître.

Avez-vous eu de la difficulté à trouver un éditeur pour votre tout premier ouvrage? et pour les ouvrages subséquents?

J’ai eu beaucoup de difficulté à trouver un éditeur pour mon premier roman. Être capable d’encaisser les refus fait partie du processus d’envoi de manuscrit. Ce n’est pas facile.

Mais je ne garde pas rancune de ces refus. Aujourd’hui, j’aime travailler avec différents éditeurs selon le projet que j’ai à présenter. J’aime avoir une certaine liberté à ce niveau-là.

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?
Je retouche beaucoup mes textes, si je suis d’accord avec les commentaires. Et si je ne suis pas d’accord, je suis ouverte à être convaincue par de bons arguments. J’aime avoir le regard de quelqu’un qui a un recul. J’ai dans mon entourage un petit comité de lecteurs qui lisent mes textes et me le commentent. Et j’ai une réviseure-correctrice, Élyse-Andrée Héroux, que je traîne sur tous mes projets. Elle commente mes textes, me fait des suggestions, on s’obstine sur certaines choses. J’ai besoin de ça. Je crois que pour qu’un livre soit bon (un livre, un scénario, ou tout autre projet) il faut être ouvert aux commentaires. La seule personne de qui je veux entendre juste du positif est ma mère.

Planifiez-vous votre écriture ou si vous vous laissez porter par elle?
Je planifie. Je pense que c’est une erreur de se laisser porter seulement que par l’inspiration. L’inspiration, c’est le flash de départ, la bonne idée. Ensuite, il faut travailler et retravailler. Il n’y a pas de magie. Oui, il y a une certaine magie, car c’est difficile d’expliquer d’où viennent toutes les idées. Mais il y a surtout beaucoup de travail.

Quelle est l’ambiance de travail dont vous avez besoin pour vous plonger dans l’écriture?
Ça dépend. La plupart du temps, le silence. Mais parfois, pour donner du rythme à une scène, j’écoute de la musique qui me fait penser à la scène en question.

Faites-vous usage d’ouvrages de référence lorsque vous travaillez vos textes, si oui quels sont-ils et pourquoi les préférez-vous aux autres?
Je fais beaucoup de recherches. Donc, ça peut être des livres de psychologie sur un sujet. Ou des dictionnaires de gestes pour étudier comment un personnage peut bouger. Je n’utilise pas tout car c’est important de laisser place à l’instinct. Mais j’y vais parfois quand je manque d’inspiration.

Pour Aurélie, il y avait beaucoup de livres de secondaire. Parfois, quand je tombais sur une formule de bio ou de maths, ça m’inspirait quelque chose ou une anecdote.

Sinon, pour l’écriture en tant que telle, ma bible à moi, c’est le dictionnaire des cooccurrences. Je ne pourrais m’en passer.

Lorsque vous travaillez un texte, et que vous en faites relecture, après le premier jet, tranchez-vous généralement dans le texte, à cette étape du travail, ou si, au contraire, vous avez tendance à en rajouter pour préciser, mieux camper les atmosphères etc.?

Oui, toutes ces réponses. Je tranche, je précise des choses, j’ajoute des gags, j’en enlève, je change les mots de place, les paragrapes. J’aime beaucoup l’étape de la réécriture. Pour moi, le premier jet est la base pour m’amuser par la suite. Je peaufine jusqu’à la toute fin.

Lorsque vous terminez l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du prochain?
Parfois, je travaille sur quelques projets en même temps. Mais jamais dans le même genre. J’ai toujours un grand projet (comme un roman ou un scénario) et des projets parallèles qui demandent moins d’investissement. Par contre, d’un gros projet à l’autre, j’ai besoin de temps. En fait, dans un monde idéal, j’aurais besoin de temps. Je n’en ai jamais vraiment pris. Ce serait mon objectif de pouvoir prendre le temps entre mes projets. Depuis Aurélie, je n’ai pas écrit d’autres romans. Il est important pour moi d’attendre d’avoir quelque chose à dire et de pouvoir rester moi-même tout en faisant quelque chose de différent d’Aurélie. C’est pour ça que pour l’instant, je fais des BD et livres illustrés, car je sens que je reste moi-même, en faisant quelque chose de différent.

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits?
J’avoue que j’ai un syndrome de l’imposteur assez fort. Je commence tranquillement à sentir que j’ai ma place dans ce que je fais. Je travaille fort à tenter de croire en moi. Et je vous avoue bien honnêtement que ce n’est pas toujours facile.

Je suis donc la plus grande critique envers moi-même. Quand j’entends une critique, j’y suis attentive et je tente de voir ce que je peux en retirer pour m’améliorer.

Et quand je suis soulagée, car je pense secrètement «fiou! Ils n’ont pas réalisé que je suis une imposteure! J’ai un sursis pour écrire un autre livre! Yé!» Mais je ne m’y attache pas. Il est important pour moi de garder les pieds sur terre et également de cultiver le doute. Ça me permet de me dépasser. Et ça me permet de me tromper, de me mettre en danger, avec des projets qui sont différents.

Y a-t-il des manuscrits qui dorment dans vos tiroirs? Pourquoi les y laissez-vous?
J’ai un début de roman dans un tiroir. Pour l’instant, il y reste parce que je ne sais pas comment le continuer. Je n’ai pas encore trouvé l’histoire, la quête. Je ne veux pas écrire un roman pour écrire un roman. Quand j’aurai trouvé le fond, je le poursuivrai.

Complétez à votre guise l’énoncé suivant : « Écrire c’est… »
La liberté. Une évasion par l’imaginaire.

Merci India!

Pour en savoir plus sur l’auteure : www.aurelielaflamme.com

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