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vendredi 1 août 2014

Entrevue avec Catherine Lafrance

Catherine Lafrance«Les seuls moments où je procrastine, c'est au moment de commencer un projet, de me lancer. C'est de loin le moment le plus pénible pour moi, dans tout le processus littéraire, et j'ai tendance à  remettre ce moment à plus tard.» — Catherine Lafrance

La grande question : pourquoi écrivez-vous?
Spontanément, j'ai envie de répondre: je ne le sais pas! Je crois que c'est tout simplement plus fort que moi. Et puis si je me mets à réfléchir, j'en arrive à la conclusion qu'un écrivain est quelqu'un qui laisse un témoignage de ce qu'est, ce qu'était son époque, un certain regard sur cette époque. Je veux être ce témoin.

Quelles sont vos thématiques préférées?
Le temps, d'abord; ce qu'il nous laisse pour vivre, et l'issue vers laquelle il nous pousse inexorablement, c'est-à-dire la mort. Les gens meurent beaucoup dans mes romans. Ensuite je crois qu'il y a l'accomplissement, i.e., ce qu'on fait de ce temps qui nous est alloué, ce qu'on en tire, ce qu'on apprend dans une vie, ce qu'on devient. La transformation est un thème très riche dans la littérature en général et je l'exploite volontiers. Puis, dernièrement j'ai travaillé sur d'autres thématiques; les côtés beaucoup plus sombres de l'humain: égoïsme exacerbé, exploitation, meurtres, etc.

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture?
Non, pas vraiment. Les seuls moments où je procrastine, c'est au moment de commencer un projet, de me lancer. C'est de loin le moment le plus pénible pour moi, dans tout le processus littéraire, et j'ai tendance à me remettre ce moment à plus tard. Sinon, quand je suis lancée, j'écris tous simplement. Dès que je me réveille, je me mets au travail. Tous les jours.

Quels sont les écrivains qui vous ont influencé(e), ou vous influencent encore beaucoup aujourd’hui?
Il y en a tellement! Tout ce que j'ai lu et aimé a eu une influence sur ce que j'écris. Depuis les romans de la comtesse de Ségur que je lisais, enfant, jusqu'à John Irving, Camus, Tremblay, Steinbeck, Dostoievski et Hemmingway qui ont marqué mon adolescence, et, plus tard Houellebecq, Annie Ernaux, Richard Ford, et j'en oublie. La liste est longue. Tous, je crois, tous on eu une influence sur moi.

Que pensez-vous de la liberté de l’écrivain?
Elle vient avec une certaine responsabilité. On ne doit pas se censurer au sens moral du terme, ou pour préserver les sensibilités que certains personnes pourraient avoir, mais un livre est une tribune et il faut l'utiliser à bon escient. Quand on décide qu'on raconte une histoire, on livre un point de vue, on se fait porteur d'un certain message, donc on prend forcément position. On a donc l'obligation de se questionner sur ce qu'on dit. On ne peut pas s'abriter derrière l'argument selon lequel on peut écrire n'importe quoi quand il s'agit de fiction. On peut peut-être tout écrire, mais on ne peut certainement pas écrire n'importe quoi. Il m'arrive d'être outrée par ce qui je lis. Certains romans véhiculent tellement de préjugés, c'en est ahurissant. Je crois qu'il faut remettre en question tous les modèles sociaux, quand on écrit, et non pas se vautrer dans les théories à la noix ou les stéréotypes.

Croyez-vous plus au talent ou à la technique?
Je crois que le talent n'est que la capacité de porter un regard aiguisé sur ce qui nous entoure, ou de fouiller au plus profond de soit pour y trouver le bon ou le mauvais, l'humain dans ce qu'il a pire et de meilleur. Le reste, c'est du travail. Je crois surtout au travail, qui est fait en partie de réflexion, et en partie d'écriture.

Avez-vous eu de la difficulté à trouver un éditeur pour votre tout premier ouvrage? et pour les ouvrages subséquents?
Jusqu'ici, non, je n'ai eu aucune difficulté. Je touche du bois. Essuyer refus après refus doit être extrêmement difficile. Je ne sais pas si j'arriverais à passer au travers.

Acceptez-vous que quelqu’un lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif?
Sur invitation seulement! Je fais lire ce que j'écris, parfois avant même qu'un manuscrit soit terminé, si je sens que j'ai besoin d'obtenir du ''feed-back'', mais je n'accepterais pas qu'on s'immisce comme ça dans un manuscrit, si je ne suis pas prête.

Quel est ce qui vous pose le plus de difficulté au moment de l’écriture?
Les débuts de romans. C'est, pour moi, une véritable torture. J'écris toujours des plans détaillés pour mes romans et c'est ce qui me donne des sueurs froides, parce que c'est à ce moment qu'il faut prendre des décisions. Je me demande donc continuellement si je prends la bonne décision, si je pose le bon geste, etc. Et puis c'est le moment où je me pose la ''question qui tue'': pourquoi est-ce que je veux raconter cette histoire? Cette question devient littéralement une obsession jusqu'à ce que je réussisse à pondre une réponse un tant soit peu intelligente. Si je ne sais pas exactement quelles sont les raisons philosophiques qui sous tendent mon histoire, je n'arrive pas à en écrire une seule ligne.

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?
Oui, bien sûr, à moins que ça ne dénature complètement le manuscrit. Je crois que l'éditeur et l'auteur doivent travailler en équipe, dans un respect mutuel pour arriver au meilleur résultat possible.

Vous arrive-t-il de vous autocensurer?
Je lutte contre l'autocensure, mais je sais que cette bataille est vouée à l'échec; oui, je m'autocensure, malheureusement. Difficile d'oublier tout ce qu'on est, quand on écrit; ses principes, ses valeurs, son éducation. On ne peut pas envoyer valser tout ça si facilement.

Planifiez-vous votre écriture ou si vous vous laissez porter par elle?
Je planifie l'histoire, et je me laisse emporter par les mots. J'écris toujours un plan très détaillé pour structurer mes histoires, mes romans et ce n'est que quand je suis à la portion rédaction que je me laisser porter par les mots, les phrases, les dialogues

Avez-vous un lieu ou un rituel d’écriture en particulier?
J'écris dans ma chambre, aussi étrange que ça ait l'air. J'écris dès que je me réveille, dans mon lit. Il m'arrive d'écrire dans des cafés, mais, curieusement, je trouve très inconfortable de m'installer sur une chaise à une table.

Lorsque vous travaillez un texte, et que vous en faites relecture, après le premier jet, tranchez-vous généralement dans le texte, à cette étape du travail, ou si, au contraire, vous avez tendance à en rajouter pour préciser, mieux camper les atmosphères etc.?
J'ai tendance à en rajouter. Je suis journaliste depuis trop longtemps, résumer est inscrit dans mes gènes! Quand je relis, je développe mes idées, j'élabore sur les atmosphères, les motivations des personnages, etc.

Lorsque vous terminez l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du prochain?
Oui et non. Oui, techniquement, parce que j'ai déjà des plans qui sont écrits pour plusieurs romans, je sais ce que je veux écrire au cours des prochaines années, mais non parce que je me sens un peu essoufflée quand je termine un projet, vidée. J'ai besoin de ''vacances'', de refaire le plein d'énergie.

Quel est l’aspect qui vous semble le plus important à travailler dans un texte?
Tout, sans exception. Une histoire sans intérêt reste sans intérêt même si elle est bien racontée et, à l'inverse, si je lis une bonne histoire qui est mal écrite ça me donne de l'urticaire. Il faut soigner le style, développer des personnages originaux et intéressants, pondre une histoire forte tout à la fois. C'est ça, un roman.

Écrivez-vous dans la douleur ou dans la joie?
Les deux. Écrire est difficile. Bien écrire, encore plus. Mais quand on s'approche de ce qu'on veut, c'est un tel bonheur!

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits?
Oui. Je lis toutes les critiques. Les bonnes font plaisir et les mauvaises font mal, c'est inévitable. Je sais que le réflexe de plusieurs écrivains est de ne pas tenir compte des mauvaises critiques tout simplement. Je trouve que cette démarche manque un peu d'humilité. Si on accorde du crédit aux bonnes critiques, il faut faire la même chose avec les mauvaises, se dire qu'elles ne sont pas complètement injustifiées, et en profiter pour s'améliorer.

Que pensez-vous de vos premiers ouvrages publiés?
J'hésite entre: ''c'est carrément pourri, comment ai-je pu écrire ça?'' et: ''c'est pas si mal, finalement.'' Question d'humeur, j'imagine.

À quoi reconnaît-on, selon vous, un grand écrivain?
À la sincérité de sa démarche, à la force, à la profondeur de ses histoires, et à son originalité, fruit de longues réflexions. Écrire un roman est le résultat d'un travail acharné, humble, authentique, généreux. Un grand écrivain n'écrit ni par vanité ni pour se faire plaisir.

Merci Catherine pour cet entretien!

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