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dimanche 15 juin 2014

Entrevue avec Alain Farah

Alain Farah (Crédit photo: Maxime Dumont  d’après Annick MH de Carufel, août 2013)
«Le premier jet, (...) est une telle torture que je noircis souvent des pages en lavant la vaisselle ou en jouant à Fruit Ninja, juste pour que ça passe.» — Alain Farah

La grande question : pourquoi écrivez-vous?
Une grande question dont la réponse se trouve dans les petites choses qui s’inscrivent en nous et nous obsèdent. Mes obsessions, d’ailleurs, je ne les compte plus, mais je sais que l’écriture me permet de les penser, de les classer. Des exemples? Le double exil de mes parents, la pharmacopée, mon exégèse perpétuelle des textes de Cobain, l’histoire du sport, les actrices bien maquillées. Chacun de mes livres tisse des constellations à travers certaines de mes obsessions, et j’évalue la réussite ou l’échec du projet à la forme qui finit par se dessiner, quand je prends du recul. Je fonctionne un peu comme les détectives dans les films qui fixent des éléments disparates sur un babillard, puis les relient peu à peu au fil de l’enquête avec des ficelles de différentes couleurs.

À quel moment avez-vous commencé à écrire, et pour quelles raisons avez-vous commencé à le faire?
Une fois, à la télévision, j’ai dit qu’il n’y avait pas de livres chez moi, lorsque j’étais petit. Mon père m’a appelé à la fin de l’émission pour me dire : notre argent, on le gardait pour te payer à manger et t’envoyer à l’école. Touché, coulé. C’est vrai qu’on oublie effectivement quela culture, pour certains, est un luxe. On mangeait du poulet une fois par semaine dans l’Égypte de Nasser, alors je devine bien que mes grands-pères avaient d’autres choses à faire que d’initier mes parents à la Divine comédie ou au Clavier bien tempéré. Mais pour moi, la culture a été un lieu d’exil, j’y ai trouvé un espace pour confronter mes angoisses.

Quel est l’objectif que vous tentez d’atteindre en travaillant un texte?
Je veux faire voyager mes lecteurs. Pas dans l’espace, mais dans le temps. Ça a l’air ambitieux mais c’est tout simple : la littérature permet de transporter des êtres immobiles parce qu’elle se fonde sur ce phénomène électrique qu’on appelle la pensée. Avez-vous lu Dune de Frank Herbert? J’ai voyagé en lisant ce livre : l’action se déroule autour de l’an 10 000, les cigarettes électroniques n’existent plus, le Jihad Butlérien a éradiqué toute présence des machines dans l’univers. Pour les cigarettes électroniques, ce n’est pas très grave : sur Arrakis, l’autre nom de la planète Dune, il y a l’Épice, une sorte de super-cannelle fabriquée à partir de sécrétions de vers géants. Le Mélange multiplie les capacités mentales, augmente l’immunité, bleuit les yeux. Décrit de la sorte, on en veut, mais attention : à trop consommer l’Épice, on ne se reconnaît plus. La substance montre les possibles qu’offre l’avenir de même que la séquence des événements que nos choix provoquent. C’est lourd, mais en même temps, on ne devient pas un protagoniste d’un livre de science-fiction en espérant se recycler dans la vérification foncière. Ce qui m’émeut, chez Paul Atréides, c’est son sens inné de la tragédie : il sait qu’il va fédérer les forces du désert pour renverser l’Empereur, mais vous devriez le voir se torturer en se disant « non non non je ne suis pas comme ça ». Il n’arrête pas de se faire croire qu’il fera tout pour éviter un nouveau Jihad, mais dès que l’occasion se présente, ses troupes, lancées partout dans l’univers, sèment en son nom le meurtre et la désolation. Quand j’écris, je souhaite secrètement produire de l’épice pour mon lecteur.

À quoi correspond, selon vous, le rôle social de l’écrivain?
C’est la première vraie question théorique que je me suis posée, alors que j’écrivais Quelque chose se détache du port au début des années 2000. Rancière a cette formule importante : « L’expression ‘‘politique de la littérature’’ implique que la littérature fait de la politique en tant que littérature. » Ça veut dire qu’on doit résister, mais « par la forme et rien d’autre », comme disait un autre philosophe, allemand cette fois : Adorno. J’ai passé des années à réfléchir au travail politique de l’écrivain, et c’est essentiellement ce problème théorique que j’enseigne, aujourd’hui, à McGill. D’ailleurs, en arrivant dans le département de langue et de littérature françaises, j’ai trouvé des intellectuels qui répondaient chacun à leur manière à l’éternel débat engagement/autonomie. D’un côté, il y avait des gens d’une grande rigueur scientifique, des gars comme Angenot ou Lamonde qui, à partir de l’histoire des idées, ont montré que la littérature peut faire quelque chose dans l’espace des discours. Dans d’autres corridors, j’ai croisé des esthètes comme François Ricard, que Kundera a promu au rang de principal exégète sur la base de lectures qui pour l’essentiel ont dépolitisé le travail de l’écrivain tchèque de manière à l’inscrire dans le «grand contexte» et la «grande littérature». Je ne comprends pas la hauteur avec laquelle certains envisagent la chose littéraire, et je ne parle même pas du rire sardonique de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes. J’aime penser qu’il faut se battre contre ce rire de l’ironiste élitiste, préférer Sysiphe à Sirius. L’ironiste est incapable d’empathie, et il est pété de trouille devant le rire des fous. L’écrivain a la responsabilité de donner droit de cité aux gens qui ne connaissent que la tristesse et le désarroi.

Croyez-vous plus au talent ou à la technique?
J’ai beau passer une partie de mes journées dans le Golden Square Mile, j’ai une vision plutôt prolétarienne de l’écriture. Peut-on apprendre à écrire de la littérature ? Je crois que oui, surtout si on distingue l’écriture personnelle, sanitaire, qui amène l’auteur à poser sur le papier les mots qui lui ventilent l’esprit des aléas du vécu, d’un travail d’occupation du langage, des formes, des traditions où l’écriture invente les outils nécessaires à la traduction de son expérience. Écrire est une occupation étrange, que je considère avant tout comme la fiction d’un geste, celui de l’écriture, justement. Écrire vraiment, dans l’amour désintéressé de cet acte, c’est développer une méthode de négociation avec les accidents du réel, c’est inventer un monde à côté du monde, une version de plus qui produit un savoir d’un drôle de type, le savoir qui consiste à savoir se montrer faible.

Avez-vous eu de la difficulté à trouver un éditeur pour votre tout premier ouvrage? et pour les ouvrages subséquents?
C’est l’histoire que je préfère raconter! Je vous en offre la version brève, car un jour je vais écrire, comme Jean Échenoz pour Jérôme Lindon, un livre intitulé Éric de Larochellière, avec citation biblique en exergue, probablement un truc de l’Ancien Testament, genre Lévitique : « Ordonne aux Israélites de t’apporter de l’huile d’olives broyées pour le candélabre, et d’y faire monter une flamme permanente. » (Lv, 24, 1-9). Bref : je fréquentais, vers 2001, la Librairie Gallimard, sur le Boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Un libraire particulièrement allumé, de dix ans mon aîné, m’a demandé si je voulais écrire des livres, parce que lui fondait une maison d’édition. J’ai dit oui, j’ai écrit des livres, il les a publiés.

Quel est ce qui vous pose le plus de difficulté au moment de l’écriture?
Le premier jet, qui est une telle torture que je noircis souvent des pages en lavant la vaisselle ou en jouant à Fruit Ninja, juste pour que ça passe. Même si je ne crois pas à l’originalité, l’idée de faire quelque chose de nouveau me fatigue aussi. Je m’ennuie aussi immensément à raconter des histoires sur le mode linéaire. À cet égard, mon ami Philippe Charron, écrivain génial qui vit en France depuis un petit moment et fréquente une résidente en cardiologie, me citait la semaine dernière ce passage de Ma haie d’Emmanuel Hocquard, à propos de Godard : dans une conférence de presse, le réalisateur explique aux journalistes que, lorsqu’il était petit, il racontait toujours des histoires (entendre des mensonges) mais que ses parents lui ont dit d’arrêter. En bon fils obéissant, il a écouté, arrêtant de raconter des histoires. Quand il a commencé à faire des films, les producteurs lui ont dit que, pour faire des films, des histoires, il fallait en raconter. Vous voyez le topo.

Avez-vous un lieu ou un rituel d’écriture en particulier?
Je dirais que j’ai davantage un rituel pré-écriture, une routine qui me met dans des bonnes dispositions pour pouvoir ensuite écrire très vite des textes très bizarres. On pourrait appeler ça de la méditation. J’ai besoin d’un contexte particulier pour pouvoir me mettre dans cet état : je dois être dans le noir total. En 2009, je me suis acheté une maison centenaire dans l’Ouest de Montréal et, dans la pièce attenante à mon bureau, j’ai fait faire des modifications qui ont surpris mon entrepreneur général, tant elles dérogeaient au Code du bâtiment. J’ai fait condamner les fenêtres, poser des cloisons en Sonopan pour étouffer le bruit. Je me repose dans cette pièce avant d’écrire, j’ai besoin de beaucoup de repos pour écrire un petit peu de texte. Ma femme est découragée. Tout ça a l’air glauque, mais vous devriez voir la manière dont c’est décoré : j’ai fait venir une toile de Jouy directement des Yvelines pour égayer l’ambiance.

Écrivez-vous dans la douleur ou dans la joie?
Un mélange des deux. C’est dans l’après-coup d’une très grande joie ou d’une très grande peine que mes idées sont les plus claires. Je sais que j’écrirai un texte quand Émilie, ma fille, perdra sa première dent. C’est triste et joyeux, perdre sa première dent, vous comprenez? Petite joie, petite peine = petit texte. Pour les projets plus longs, il faut se plonger dans des drames ou des miracles de façon plus soutenue. Ces jours-ci, ma meilleure amie vit une terrible épreuve, un cancer complexe, sa lutte m’inspire et me dévaste. On s’encourage en se disant qu’elle va guérir et que moi, je vais écrire le récit de sa guérison. On fréquente des synagogues, l’Oratoire Saint-Joseph, etc. C’est bizarre parce que je voulais depuis longtemps écrire un livre sur la religion, et là j’y suis.

À quoi reconnaît-on, selon vous, un grand écrivain?

Je vais laisser un grand écrivain le dire mieux que moi. Aquin, dans ses notes de cours sur le baroque, dit approximativement que les grands écrivains sont ceux « dont les livres ne sont jamais explicables selon un dessein simple », dont les œuvres « ne sont pas des réductions simplificatrices du réel mais des agencements nouveaux de ce même réel », non « des reflets » mais des formes « génératrices d’une réalité nouvelle, libre.»

Merci pour cette entrevue, Alain!

Pour en savoir plus sur l'auteur:
http://www.lequartanier.com/auteurs/farah.htm

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1 commentaires:

Anonyme a dit…

Présomptueux, bavard, vide; imbuvable.

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