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dimanche 1 septembre 2013

Entrevue avec Samuel Archibald

Samuel Archibald (Crédit photo Frederick Duchesne/Le Quartanier)
«Tout le monde peut écrire une phrase superbe une fois dans sa vie, le travail d’écrivain consiste surtout en à en aligner 500 sans en laisser passer une mauvaise.» — Samuel Archibald

Samuel Archibald est né en 1978 au Saguenay—Lac-Saint-Jean. Il quitte la région en 1996 après un déluge historique et s’installe à Montréal juste à temps pour le verglas massif de 1998. Il passe l’essentiel des dix années suivantes à étudier, et vit en Europe de 2007 à 2010. Depuis son retour au Québec, il est professeur à l’Université du Québec à Montréal, où il enseigne le roman policier et de science-fiction, le cinéma d’horreur, la culture populaire contemporaine et la création littéraire. En 2012, sa première œuvre de fiction, Arvida, a remporté le Prix des Libraires, le Prix Coup de Cœur Renaud-Bray 2011 et Prix des lecteurs et du prix littéraire du Saguenay—Lac-Saint-Jean, en plus d’être mis en nomination le Prix Littéraire des Collégiens et pour le prix Senghor 2012. Arvida paraîtra en France à l’automne 2013, chez Phébus. Il est aussi l’auteur de l’essai Le Sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne (Atelier 10, 2013) et de la novella Quinze pour cent (Le Quartanier, 2013).

Samuel Archibald est l’animateur, avec Antonio Dominguez Leiva, de Pop-en-Stock, le bazar d’études sur la culture populaire, et chroniqueur à l’émission Médium Large de Radio-Canada.


La grande question : pourquoi écrivez-vous?
Pour me débarrasser d’idées, d’images et de phrases que j’ai dans la tête et qui ne s’en vont pas autrement. Dans Arvida, j’ai fait dire à un personnage qu’ « on arrivait à se souvenir de rien tant qu’on ne s’était pas débarrassé de cette manie de noter tout, partout, à tout bout de champ. » Moi, j’écris pour oublier.

À quel moment avez-vous commencé à écrire, et pour quelles raisons avez-vous commencé à le faire?
J’étais très jeune. 11-12 ans, à peu près. Ma grand-mère m’a mis devant la vieille machine à écrire dans le sous-sol et j’ai commencé à taper dessus. Grâce aux préfaces de que Stephen King écrivait pour ses livres comme Danse macabre et Brume, je trouvais qu’être écrivain, c’était plus cool que d’être astronaute ou joueur de hockey.

Quelles sont vos thématiques préférées?
La monstruosité, l’isolement, la transmission, la liberté et la résilience (pas nécessairement dans cet ordre-là).

Quel est le moteur de votre inspiration?
C’est un peu mystérieux, ça. De temps en temps, je vis quelque chose, ou j’entends une histoire et, longtemps après, ça me revient et je me dis « Tiens, je pourrais faire quelque chose avec ça. » Je saurais rarement expliquer pourquoi. Je suis inspiré par les gens que je rencontre. L’autre grand moteur de mon inspiration, ce sont mes rêves, et surtout mes cauchemars. C’est en écrivant que je mets de l’ordre dans les images qui me viennent durant la nuit.

Vous arrive-t-il de vous relire et de trouver cela mauvais?
Très souvent. Et c’est un sentiment très désagréable. Je n’ai pas vraiment le syndrome de la page blanche, mais j’ai le syndrome du c’est-nul-ce-que-je-fais et il est encore plus paralysant. Dans ce temps-là, il n’y a pas cinquante-six-mille solutions, il faut attendre que ça passe. Si c’est toujours là après une semaine, c’est probablement parce que c’est mauvais pour vrai.

Croyez-vous plus au talent ou à la technique?
Comme prof, je vais toujours préférer, à un surdoué paresseux, une personne qui a envie d’apprendre et qui est prête à travailler fort sur ses textes. D’un autre côté, cependant, les romans qui me semblent trop professionnels, écrits avec application, sans erreur mais sans éclat, m’ennuient profondément. Je crois surtout que sans beaucoup de travail et beaucoup de lecture, le talent et la technique ne peuvent pas nous sauver.

Tout le monde peut écrire une phrase superbe une fois dans sa vie, le travail d’écrivain consiste surtout en à en aligner 500 sans en laisser passer une mauvaise. Tout le monde aussi peut aussi s’en remettre à des recettes éprouvées et faire grincer les mêmes vieux ressorts dramatiques, mais, en général, les écrivains que l’histoire retient sont des gens qui en sont arrivés à leur propre formule.

Avez-vous eu de la difficulté à trouver un éditeur pour votre tout premier ouvrage?
Non, mais j’ai un parcours un peu particulier là-dessus. J’ai attendu très longtemps avant de publier si on calcule à partir du moment où j’ai commencé à écrire. J’ai rencontré mon éditeur en publiant un essai et un article dans une revue qu’il dirigeait, c’est comme ça qu’un jour il m’a dit qu’il serait intéressé à jeter un œil sur des textes de fiction ou de la poésie si j’en avais. J’ai attendu d’être sollicité en quelque sorte. Ce n’est sûrement pas la façon la plus rapide de publier, mais c’est une excellente manière de trouver le bon éditeur…

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?
Je suis mon propre impitoyable éditeur, au sens où je remets beaucoup sur le métier et coupe presque systématiquement tous mes textes d’un tiers (c’est MON GRAND TRUC d’écriture), mais je trouve quand même capital d’être capable de travailler à améliorer mes textes avec mon éditeur. Je ne vois pas vraiment l’intérêt de publier son livre chez quelqu’un si on n’a pas envie de prendre son opinion en compte. Pour moi, une maison d’édition, c’est comme une équipe de hockey, un éditeur, c’est comme un coach et les bons écrivains sont des joueurs d’équipe.

Planifiez-vous votre écriture ou si vous vous laissez porter par elle?
À bien des égards, parce que j’ai toujours peur de ne pas aimer ce que je fais, je retarde le plus possible, bien souvent, le moment d’écrire. J’ai peur d’être déçu. Mais c’est presque devenu une façon pour moi de combattre la panne d’inspiration : je retarde à l’infini le moment d’écrire, presque jusqu’au moment où les phrases sont pratiquement pré-rédigées dans ma tête. Après, quand je prends mon papier et mon crayon, c’est comme si je me donnais la dictée.

Aussi, même si je pense longtemps à l’avance ce que je veux faire avec une histoire, ça ne m’est jamais arrivé d’écrire une histoire exactement comme je l’avais planifiée. Je prévois pour être surpris, d’une certaine façon.

Lorsque vous terminez l’écriture d’un manuscrit, êtes-vous déjà prêt à vous lancer dans l’écriture du prochain?
J’ai toujours deux ou trois affaires qui mijotent en même temps que mon projet principal et aussi un fichier .doc Miscellanées toujours ouvert pour y déverser les idées ou extraits qui me trottent dans la tête mais dont je ne suis pas encore sûr d’où ils iront.

Cependant, quand je suis vraiment sur le cas d’un livre, je deviens très exclusif et, quand c’est fini, je ne peux pas passer à autre chose du jour au lendemain. Je pense que j’ai été au moins 6 mois sans savoir quoi écrire après Arvida. C’est comme une idylle très orageuse : il faut du temps pour s’en remettre.

Quel est l’aspect qui vous semble le plus important à travailler dans un texte?
La langue, l’écriture elle-même. L’écriture, le ton, le style, la verve peuvent sauver une histoire un peu banale ou inexistante, ils peuvent même la remplacer. Je m’amuse souvent à écrire sur rien ou presque rien. À l’inverse, je n’ai jamais vu une histoire assez bonne pour ne pas être scrappée par un écrivain qui ne travaillait pas son écriture.

Quelles sont les erreurs que vous avez commises dans vos premiers textes, et que vous vous gardez bien de commettre encore?
Je ne regrette pas mes « erreurs » de jeunesse parce que je leur trouve une fraîcheur et une certaine audace que je n’aurai peut-être plus jamais. À la limite, elles me manquent. Il y a cependant des textes que j’ai travaillés trop longtemps tout seul, sans vouloir demander d’avis à personne, sans me faire aider. Ça, je le regrette. La job d’écrire est assez solitaire comme ça pour ne pas qu’on fasse exprès de rester dans le noir.

Comment définiriez-vous votre style d’écriture?
Dans ses conseils aux jeunes auteurs, Kurt Vonnegut recommandait de se méfier des professeurs qui essayent de nous faire écrire comme des nobles européens du 19e siècle. « Je me rends compte que je fais davantage confiance à ce que j’écris, et que les gens font davantage confiance à ce que j’écris, quand je sonne comme quelqu’un qui vient d’Indianapolis, ce que je suis. »

Moi, je suis un gars d’Arvida et j’ai toujours aimé le parler des gens d’un certain âge qui viennent de là-bas, les bonnes femmes au patois fleuri et les bonhommes qui ont fait leur cours classique mais qui sacrent comme des charretiers en peinturant le toit du chalet. Je suis plus jeune, mais je pense que j’écris à ma façon comme quelqu’un qui vient du Saguenay. Comme un enfant qui a lu beaucoup de livres mais qui jouait tout le temps dehors.

À quoi reconnaît-on, selon vous, un grand écrivain?
C’est écrit comme du Duras. C’est une situation kafkaïenne. On se croirait dans un roman de Philip K. Dick.

À chaque fois qu’on dit une chose du genre, on reconnaît implicitement qu’une personne a laissé une empreinte très profonde sur notre langue, notre imagination ou notre façon de voir le monde. On ne peut pas penser au labyrinthe sans penser à Borges, on ne peut aborder la question de la mémoire sans invoquer Proust, Shakespeare continue, 400 ans plus tard, à nous fournir des moyens d’illustrer nos malheurs individuels et sociaux. Pour ma part, je ne vais jamais à la pêche sans penser à « La grande rivière au cœur double » d’Hemingway et je ne voyage jamais sans penser à « Cauchemar à 20,000 pieds », une nouvelle de Richard Matheson dans laquelle le passager d’un avion de ligne croit apercevoir, au milieu des turbulences, une créature monstrueuse perchée sur l’aile de l’appareil.

Les grands écrivains sont ceux qui arrivent à cartographier avec un tel génie nos géographies imaginaires qu’ils nous donnent parfois l’impression d’être nous-même un personnage de roman.

Lorsque vous êtes en processus d’écriture, lisez-vous d’autres auteurs sur le sujet qui vous préoccupe?
Je conseille toujours aux auteurs de lire le plus possible, et le plus de choses différentes possibles, mais en rédaction, il faut faire attention à ne pas se laisser écraser l’égo. Je ne relirais pas Roméo et Juliette si j’étais en train d’écrire une histoire d’amour impossible ou Mémoires d’Hadrien si j’étais dans un trip de faire du roman historique. Le jeune poète doit éviter les œuvres qui lui font trop d’ombre.

Lorsque je suis en plein projet, je lis surtout de la documentation reliée à ce que je suis en train d’écrire. Je relis aussi certains livres, toujours les mêmes, des ouvrages fétiches qui m’ont donné envie d’écrire et qui me ramènent à l’essentiel de ce que je veux faire. C’est un conseil que je donne aussi, de se trouver les 4-5 livres qui nous ont donné envie d’écrire et de la garder à portée de main, comme dans un sac à malice. Pour moi, ce sont Les chambres de bois d’Anne Hébert, les Nouvelles complètes d’Hemingway, Le gardien du verger de Cormac McCarthy et les nouvelles de jeunesse de Stephen King.

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