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lundi 1 juillet 2013

Entrevue avec François Barcelo

François Barcelo (Crédit photo: © Zélie photographe)
«J’écris sans faire de plan, sans savoir où je m’en vais ou comment ça va finir. […] Mais il arrive que je me rende compte que je suis en train de me casser la gueule. Et même que je constate que c’est irrécupérable.» — François Barcelo

François Barcelo est l’auteur de plusieurs romans pour adultes, d’essais, de romans pour la jeunesse ainsi que d’un recueil de nouvelles, Longues Histoires courtes. Rédacteur et concepteur publicitaire, il a pris sa retraite en 1988 pour partager son temps entre l’écriture et les voyages, faisant son premier tour du monde en 1990. Bien connu pour son engagement dans le domaine de la littérature québécoise, François Barcelo a été finaliste à deux reprises pour le prix M. Christie avec sa série mettant en vedette le personnage Momo de Sinro. Son roman Cadavres, qui lui a permis de devenir le premier Québécois à être publié dans la célèbre Série noire de Gallimard, a été adapté au grand écran en 2008 par le cinéaste Érik Canuel. Ça sent la banane, déjà sa cinquante-sixième publication, est un roman qu’il a écrit à La Réunion, où il situe d’ailleurs le cœur de l’action.

Vous arrive-t-il de procrastiner alors que vous devriez plonger dans l’écriture?
Oui. Je n’écris que quand je n’ai rien d’autre à faire. Heureusement, ça m’arrive souvent.

Vous arrive-t-il de vous relire et de trouver cela mauvais?
Oui. Toujours pour le premier jet. Et ensuite pour de nombreuses autres relectures. Imaginez mon soulagement quand je commence à trouver ça pas trop mauvais.

Avez-vous eu de la difficulté à trouver un éditeur pour votre tout premier ouvrage?
En 1980, j’ai envoyé le manuscrit d’Agénor, Agénor, Agénor et Agénor à quatre éditeurs. Stanké me l’a retourné dès le lendemain, en me disant qu’il ne publiait pas de premier roman. (J’ai appris par la suite que cette maison aimerait me publier. Plutôt mourir.) VLB (l’original) m’a retourné le manuscrit un mois plus tard en me disant que ce n’était pas le genre de la maison, ou quelque chose du genre. François Hébert (chez Les Quinze, filiale de Sogides) m’a téléphoné après trois mois pour me manifester son intérêt et l’a publié. J’attends toujours, plus de trente ans plus tard, la réponse de Leméac.

Acceptez-vous que quelqu’un lise par-dessus votre épaule lorsque vous êtes en processus créatif?
Quelle horreur! Le grand plaisir d’écrire un roman, c’est qu’on fait ça tout seul, au contraire d’un scénario, par exemple. Je tiens à ce que personne ne me regarde. Ce n’est d’ailleurs pas un spectacle très intéressant. Auriez-vous payé cher pour regarder Victor Hugo écrire Les Misérables, de la première page à la dernière?

Quel est ce qui vous pose le plus de difficulté au moment de l’écriture?
J’écris sans faire de plan, sans savoir où je m’en vais ou comment ça va finir. Sans même, bien souvent, avoir une idée claire de mon personnage principal. Généralement, ça se passe bien par la suite — justement parce que j’ai hâte de connaître la suite. Mais il arrive que je me rende compte que je suis en train de me casser la gueule. Et même que je constate que c’est irrécupérable. Il y a dans le disque dur de mon ordinateur cinq ou six romans inachevés et probablement inachevables.

Acceptez-vous de retoucher votre texte à la demande d’un éditeur?
Oui, mais on me demande peu de retouches. Peut-être trop peu. Ça me force à travailler plus fort avant d’envoyer mon manuscrit.

Vous arrive-t-il de vous autocensurer?
Absolument pas.

Une part de votre écriture est-elle autofictive?

Toutes mes mésaventures finissent par aboutir dans mes romans. Par exemple, il y a quelques années, j’étais en Acadie pour des rencontres d’écrivains. Un matin, il faisait moins 20 et j’ai décidé de redresser le rétroviseur extérieur de la voiture de location pendant que le moteur tournait. Et je me suis «embarré dehors». Un réparateur m’a vite arrangé ça. J’ai aussitôt songé à un personnage à qui cette mésaventure arrivait. Mais lui, ce serait dans le fond des bois et tout à fait catastrophique. D’où Le seul défaut de la neige. Cela n’est, à bien y penser, pas du tout de l’autofiction, même si une auto était en cause!

Y a-t-il des sujets ou des thèmes que vous évitez d’aborder dans votre pratique?
Aucun. Par exemple, je songe à écrire un livre jeunesse traitant de la masturbation. Le jour où je trouverai une bonne histoire à ce propos, je l’écrirai. Même s’il n’est pas sûr que je trouverai un éditeur.

Quelle est l’ambiance de travail dont vous avez besoin pour vous plonger dans l’écriture?
La solitude et, mieux encore, un peu d’ennui. C’est pour ça que je pars souvent seul, l’hiver, deux ou trois mois, sur le bord d’une plage en Thaïlande, au Mexique ou ailleurs. Je m’y emmerde suffisamment pour me sentir obligé d’écrire tous les jours ou presque.

Faites-vous usage d’ouvrages de référence lorsque vous travaillez vos textes, si oui quels sont-ils et pourquoi les préférez-vous aux autres?
Je n’ai plus un seul dictionnaire papier. Je trouve qu’Antidote est de loin le dictionnaire le plus pratique — en particulier au niveau des québécismes — sur un ordi ou un iPad (et pourtant j’ai aussi sur mon iPad Le Petit Robert, le Larousse et bien d’autres). J’aime bien le dictionnaire Visuel dans certains cas (trouver le nom des pièces d’une bicyclette, par exemple). Tout le reste, on le trouve aisément avec Google.

Lorsque vous travaillez un texte, et que vous en faites relecture, après le premier jet, tranchez-vous généralement dans le texte, à cette étape du travail, ou si, au contraire, vous avez tendance à en rajouter pour préciser, mieux camper les atmosphères etc.?
J’allonge beaucoup. Pour le premier jet, j’écris court : pas de descriptions, peu de détails. J’ajoute ensuite entre trente ou cinquante pour cent jusqu’au texte final.

Quel est le point commun, selon vous, de tous vos écrits?
L’humour noir. J’aime bien placer un personnage dans une situation où il est dans la merde jusqu’au cou, et lui mettre le pied sur la tête pour l’enfoncer encore plus. C’est moins brutal dans mes livres jeunesse, mais c’est un peu ça quand même.

Quelles sont les erreurs que vous avez commises dans vos premiers textes, et que vous vous gardez bien de commettre encore?
Jadis, j’écrivais au passé simple parce que les livres que je lisais étaient presque tous écrits comme ça dans ce temps-là, et j’abusais de l’imparfait du subjonctif. J’ai fini par adopter le présent ou le passé composé (plus proche du langage courant que le passé simple). Et quand on réédite un de mes livres, je fais la chasse à l’imparfait du subjonctif. Je suis convaincu que le passé simple et l’imparfait du subjonctif seront disparus d’ici le vingt-deuxième siècle. Malheureusement, je ne serai pas là pour voir ça.

Êtes-vous sensible à la critique que l’on fait de vos écrits?
Oui. À une condition : que la critique défavorable soit bien écrite. Une mauvaise critique mal écrite a plutôt pour effet de me réjouir.

Comment définiriez-vous votre style d’écriture?

Invisible. J’aime bien qu’on me lise sans s’apercevoir qu’il y a un style. Mais il y en a un quand même, et je travaille très fort pour qu’il me ressemble. Il suffit pour cela que je me réécrive jusqu’à ce que ça ne m’ait plus l’air d’être écrit.

Le site web de l'auteur: http://www.barcelo.ca/

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